Benoit REISS — L’anglais volant (Quidam)

 

Benoit REISS — L’anglais volant (Quidam)
Lien site éditeur : http://www.quidamediteur.com/catalogue/made-in-europe/l-anglais-volant

Un extrait :

« Il considère les têtes qu’il a maintenant en face de lui et il voit bien que l’on est dubitatif, il comprend tout à fait, il voudrait expliquer mais, il s’en rend compte, c’est impossible, les mots ne conviennent pas, ils ne sont pas adaptés. Quand il veut expliquer ce qu’il a vécu cette nuit là sur le plateau, il est obligé de dire « et » ; il dit : « c’était ceci et cela », deux choses vécues ensemble mais séparées ; quand il les nomme, cela ne convient pas, dit-il, cela n’exprime pas car, dans ce qu’il a vécu cette nuit là, y avait pas de « et », il n’y avait pas de séparation, il pourrait essayer avec d’autres mots, il pourrait dire, par exemple, « dans », il pourrait dire « immobile dans le transport », « la forêt dans le ciel de nuit », « le rêve dans l’éveil » mais cela ne va pas non plus, il pense que ce sont les mots mêmes qui ne conviennent pas parce qu’ils sont toujours attendus, les mots (dit-il) ne sont jamais entendus pour la première fois, ils sont toujours chargé de sens, chargés de celui qui écoute, de celui qui dit, les mots ne sont jamais plus des découvertes. Il voudrait pourtant que l’on comprenne l’expérience qu’il a vécue cette nuit sur le plateau, il faudrait pour ça (dit-il) que l’on retrouve l’esprit des débuts, cet esprit de la toute petite enfance quand les mots étaient perçus pour la première fois, quand les mots, perçus, contenaient l’univers entier, étaient des flèches dans la brume, il faudrait (dit-il) retrouver cet esprit, bien que ce soit impossible, pour savoir dire, pour savoir entendre ce qu’a été cette nuit pour lui, cette nuit passée dans le ciel sous les arbres, dans la tiédeur de la terre gelée, jusqu’à ce qu’il ouvre les yeux dans le petit matin, à la première lumière comme embuée, blanche : il était allongé, enroulé sur lui-même, près du feu presque éteint, contre le tapis de cendres encore chaudes. »

Benoit Reiss, L’Anglais volant, août 2017, Quidam éditeur

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