Saphia AZZEDINE — Sa mère (Stock)

Saphia AZZEDINE — Sa mère (Stock)
Lien site éditeur : http://www.editions-stock.fr/sa-mere-9782234081741

Un extrait :

« Pardon, je me disperse. Je n’y peux rien, j’ai une pensée en arborescence. C’est un mot compliqué pour dire qu’elle se déploie comme un feu d’artifice et que je suis incapable de m’en tenir à ma pensée première. Un truc me fait penser à un autre truc qui me fait penser à un autre truc. Parfois, j’ai l’impression de vouloir semer ma parole. J’observe tout, je vais pêcher le détail, l’analyse puis embraye sur autre chose et ainsi de suite jusqu’au coucher où je gamberge jusqu’à l’épuisement. Je stocke un nombre d’informations hallucinant sans savoir pourquoi. Partout où je vais, je me comporte comme un espion du Mossad qui sait qu’à la table du fond, un homme amputé de la jambe droite lit L’équipe et que sur la terrasse chauffée, deux femmes en uniforme d’hôtel se partagent des écouteurs en fumant des menthols. La psychologue de Pôle emploi a décrété que c’était une fuite en avant pour ne pas m’interroger sur l’essentiel : la rupture avec ma famille adoptive. « Ça doit être ça, merci infiniment, madame. » J’ai préféré aller à une réunion collective dans une caisse voisine, là où parfois il y a du quatre-quarts. J’ai poireauté pas mal de temps à l’accueil pour être visible et montrer ma détermination à trouver un emploi qui n’existe pas. Je commence toujours par être une bonne élève et à la fin, j’ai envie de me faire exploser au milieu de l’arène quand, radiée pour un retard d’un jour, ces enculés bloquent les indemnisations pendant deux mois. Mais il paraît que rien ne justifie la violence. C’est ce que dit le ministre à la télé quand quelqu’un pète un câble. Qu’est-ce qu’il en sait, ce connard, que rien ne justifie la violence ? Il l’a expérimentée une fois dans sa vie pour pouvoir affirmer ça avec autant de fanatisme ? Il a fait le planton dans ce carré blanc ou un médiateur cordial t’invite à prendre un ticket que tu glisses dans ton porte-documents creux rempli de CV volants sur lesquels t’as inventé plein de faux loisirs intéressants ? Ce sont les pires, ceux qui disent qu’on peut si on le veut vraiment. Ceux qui ont toujours en rab l’exemple d’un père ou d’un ami parti de rien et devenu aujourd’hui dentiste. Ils sont les garants d’un système bien huilé qui continue à faire de ce qui ne le veulent pas vraiment des tire-au-flanc longue durée. Mais il y a pire que d’être demandeur d’emploi à Pôle emploi : il y a ceux qui en ont et qui vous reçoivent à l’accueil. Le visage morne et le regard revenu de ceux qui savent que le document rose n’y changera rien, ni demain ni après et que ces bureaux sont des trompe-l’œil, comme les douches dans les camps d’extermination. Ils sont au courant de la supercherie. Ils savent mais ils sont rémunérés pour faire comme si le document rose était le problème. À la base, ce ne sont pas des salauds mais à la fin, comme des soldats capturés par l’ennemi, c’est à eux que les bourreaux demandent de tuer l’ami en salle de torture. Quand je sors de là, j’ai envie d’être méchante. Alors dans la rue, je fixe une grosse qui mange une glace ou j’indique une mauvaise direction à un étranger perdu en ville. Voilà ce que ça fait de moi de sortir de pôle emploi. »

Saphia Azzedine, Sa mère (Stock, août 2017)

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