Mika BIERMANN — Roi.(Anacharsis)

 

Mika BIERMANN — Roi.(Anacharsis)
Lien site éditeur : http://www.editions-anacharsis.com/Roi

Un extrait :

« Le gladiateur marche dans les rues de la ville basse, suivi de son ombre. Le cuir du casque qui emprisonne sa tête provient d’une brebis galeuse ; trempé de sueur, il a durci au soleil pour prendre la couleur de la tourbe. Ni cimier, ni décoration. Les coutures grossières ressemblent à des cicatrices. La fente pour les yeux est étroite. L’homme adore observer le monde comme de l’intérieur d’une caverne noircie par le feu. Son haleine mâle emplit le casque. Son épée fidèle bat sa cuisse. Il est ravi de marcher ainsi.

Le peuple, l’heureux peuple, ivre d’ignorance, brut de décoffrage, vaque à ses affaires. Dans le quartier des potiers, les tours, entraînés par des pieds calleux, couinent. Dans le quartier les forgerons on martèle à tout va, bling bling. Dans le quartier des tanneurs tout sent le faisandé. Le quartier des bouchers est noir de mouches. Une grande foulonnerie dégage des odeurs de moutons, de soufre et de saponaire. La ruelle des teinturiers a pris des couleurs. Des artisans accroupis sur leurs seuils tressent et martèlent, la tête baissée sur leur ouvrage. Des enfants balayent. Un vendeur de vilaine vaisselle mâche un cure-dent. Un parfumeur vante son huile de sésame à la rose. Dans les maisons on cuisine ragoût de poisson, galette de mil aux herbes, navets au curcuma, langue de bœuf, amandes pilées avec du miel, riz d’Alexandrie à l’écorce de citron, soupe de vinaigre, mouton romarin. La rue est le royaume du torse nu et de la fesse rebondie, du bon mot et du gai juron. Le gladiateur traverse la grande place aux dalles irrégulières, contourne un groupe de saltimbanques qui préparent une atellane et s’engouffre sous les arcades de l’arène, que Vel le téméraire a fait construire sur l’emplacement de l’ancien marché aux bestiaux. Il frappe à une porte. Un clapet s’ouvre. Deux yeux scrutent. Le Clapet se referme. Le verrou grisse et claque. La porte grince.

–Comment ça va Publius ?
La voix est étouffée par le cuir du casque. L’esclave bossu tord sa bouche dans un grand sourire édenté.
–Helmet ! Tu daignes me visiter !
Ses long bras invitent le gladiateur dans un couloir rempli de grognements. Derrière une grille les pupilles des molosses scintillent. Leurs mufles sont humides : ils ont éventré un des leurs, dont la carcasse, côtes en éventail, gît au milieu de la cellule. L’odeur du sang se mêle à celle de l’urine et de fèces.
–Maudites bestioles, murmure Publius en frappant les barreaux de sa massue.
Les chiens montrent leurs dents. Un molosse jaune aboie et charge.

—Ils n’ont rien mangé depuis hier. Il faudra les séparer. Mille fois je l’ai dit à Laetus. Mais qui écoute le vieux Publius ? Publius fais ci, Publius fais ça, Publius ferme ta gueule, voilà le refrain de ma vie !
–Ferme ta gueule, Publius, dit le gladiateur, tendrement.

Dans une niche un foie de mouton brille dans une assiette.
–Alors, les présages ?
–De grandes choses se préparent, mon Helmet. Et toi, tu en fais partie. Tu n’es pas venu pour rien.
–Avant notre venue, rien ne manquait au monde. Après notre départ, rien ne lui manquera.
–C’est ça, ducon. Faudrait vraiment qu’on t’enlève ce casque un jour, pour que je puisse voir ta gueule de petit malin.
–Un jour, peut-être. Mais pas aujourd’hui.
–Comment tu fais pour boire ?
–Avec une paille. »

(Mika Biermann, Roi., août 2017, éditions Anacharsis)

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