Emily FRIDLUND — Une histoire des loups (Gallmeister)

Emily FRIDLUND — Une histoire des loups (Gallmeister)
Traduit de l’anglais (USA) par Juliane Nivelt
Lien site éditeur : http://www.gallmeister.fr/livres/fiche/234/fridlund-emily-une-histoire-des-loups

Un extrait :

« Je ne tenais plus la main de l’enfant. À cette époque de l’année, les bois étaient particulièrement vides et sereins, particulièrement adaptés aux petits garçons souhaitant bondir de roc en tronc. Je partais en reconnaissance, traçant un chemin à travers la boue et les ronces. Le plus souvent, Paul emportait le gant de cuir — il n’en avait toujours qu’un seul, le remplissant parfois de cailloux, parfois d’aiguilles de pin. Aujourd’hui, de boulettes noires et luisantes.

—Beurk, dis-je en jetant un œil par-dessus mon épaule.

—Pour la ville, expliqua-t-il.

Je haussai les sourcils :

—La ville a besoin de crottes de lapins ?

—Des boulets de canon, rectifia-t-il.

Il n’était pas aussi ennuyeux que je le pensais. Il disait « attention » aux écureuils, s’énervait contre les détritus, lavait les boulets de canon jusqu’à ce qu’ils se dissolvent dans un canoë échoué rempli d’eau. Je lui appris à plier des brindilles pour baliser le chemin du retour, à marcher sur la partie des rochers recouverte de lichens, moins glissante. Pour briser le silence, pour nous donner quelque chose à faire, je me mis à nommer tout ce que l’on croisait. Épigée rampante. Mésange à tête noire. Lorsqu’on trouva des canettes de bière sous un affleurement de néphrite, Paul les montra du doigt et je dis « rouille ». Parfois Paul partait des recherches de son père (« il compte les bébés étoiles »), du travail de sa mère (« elle corrige ses mots »), et de la ville qu’il construisait sur la terrasse. Elle avait des routes d’écorce, des murs de bois et de cailloux, des rails de feuilles aplaties.

—Qui habite la ville ? Lui demandai-je un jour.

J’avais un lointain souvenir d’enfants, du temps où le bâtiment dortoir en était rempli. Ils faisaient des choses comme construire des villes pour les fées. Ils inventaient des personnages minuscules qui sortaient la nuit.

—Personne n’y habite.

Il eut l’air frustré par la question.

—Alors pourquoi tu la construis ?

Il haussa les épaules.

—C’est juste une ville.

—Juste une ville, répétai-je.

C’était une réponse que je pouvais respecter. »

(Emily Fridlund, Une histoire des loups, pages 52-53, éditions Gallmeister, août 2017).

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