Arno BERTINA — Des châteaux qui brûlent (Verticales-Gallimard)

Arno BERTINA — Des châteaux qui brûlent (Verticales-Gallimard)
Lien site éditeur : http://www.editions-verticales.com/fiche_ouvrage.php?id=398&rubrique=3

Un extrait :

« 9. Gérard Malescese, salarié (unité d’équarrissage)

— Je vais rentrer ce soir et ma fille me demandera : « Alors, c’est quoi les perspectives ? » et je vais tellement m’étrangler de rire qu’à la fin on entendra plus que l’étranglement… Je vais lui apprendre qu’on a changé « la façon de se parler » et qu’ça devrait faire apparaître des repreneurs et des salaires. Je vais lui dire : plus de préfet, plus de syndicat, plus de représentant du ministère… Et j’vous parie que c’est même elle qui me dira, quand j’aurai repris mon souffle : « Ils font tout pour que l’entreprise soit votre première famille (ils font peindre des fresques dans vos vestiaires, ils vous offrent à Noël un livre sur la vie du fondateur, ils imposent des horaires trop bizarres et résultat je mange toute seule à la maison…). L’autre famille, la vraie, elle existe plus… et ensuite ils voudraient que vous puissiez vous en foutre comme d’un vieux slip de ce boulot qu’est devenu votre famille »… Ma fille a 17 ans, monsieur le ministre, dans sa bouche il y a beaucoup de slips en ce moment… Quand vous êtes venu la première fois ici, on n’en était pas encore au dépôt de bilan mais vous aviez, vous, deux trois coups d’avance, vous en étiez déjà à la reconversion hein, tout excité. Votre enthousiasme il était peut-être bien dans un autre monde, mais dans ces murs et face à nous c’était bien pathétique. Notre vie, là, nous, le bâtiment, le vestiaire, c’est pas une grille de bataille navale : notre vie c’est une énorme masse humaine à la dérive, à bord de laquelle faudrait remonter hein, comme dans une voiture pour relever le frein à main. 2 500 personnes ! dont les deux tiers sont syndiquées ! 1 550 ! Avec ça tu peux refaire n’importe quelle bataille. Toutes les conquêtes. 2 500 ! Est-ce que dans certains rêves, la nuit, vous arrivez ici et vous serrez la main des 2 500 personnes ? Ou est-ce que vous rendez visite à… 3 500 ou 4 000 personnes dans leurs 2 500 logements ? Sans vous endormir hein, s’il vous plaît – faut pas confondre avec les moutons, on est pas là pour se faire tondre. Mais cette idée de conquête elle te plaît bien pour une raison… Dans ton enthousiasme il y a des morceaux de pourris ; quand vous répétez que y a d’un côté les fonds de pension, et de l’autre ce job – t’aurais pu dire ta mission mais non, c’est job qu’est venu… – que votre job c’est nous sauver… On sent que ton excitation elle est pour la bagarre avec les fonds de pension. Seulement notre abattoir c’est une famille qui le possède, qu’a fait un groupe au fil des ans… C’est pas un fonds de pension ! J’espère qu’il vous étrangle, maintenant, cette espèce de sourire que vous aviez, pour vous excuser de pas pouvoir vous occuper de nous, ayant une autre bataille à mener, tellement plus grande.

— Là, c’est bien.

— L’entreprise nous bourre le mou avec sa propagande, elle veut qu’on fasse corps avec elle, elle veut notre corps – et nous on lui donne sans presque réfléchir parce qu’elle est de toute façon la seule à le désirer encore. « Sur le marché du cul », dit ma fille, qui sait pas encore être douce, « tu vaux qu’un vieux slip ». Elle nous essore, elle nous étrangle. T’aime les contradictions ? J’en ai plein ma gueule : quand les commerciaux de la boîte réussissent à vendre partout les poulets qu’on décapite et jusque dans des pays qu’on connaîtra jamais mais dont les noms, quand même, c’est un peu du rêve (tu dis « Brésil », « Arabie saoudite », tu dis « Sri Lanka »…), comment s’rait-on pas fiers ? Comment ne pas avoir l’impression que notre vie, là – à tout prendre – est plus large, plus vaste que dans une autre boîte ? C’est des éclairs de fierté. Alors quand la télé parle de mondialisation, nous tu vois, on n’a pas toujours l’impression d’être sur le bord de la route. C’est quand même un peu un horizon. »

(Arno Bertina, Des châteaux qui brûlent, éditions Verticales, août 2017)

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