Sigolène VINSON — Les jouisseurs (L’observatoire)

Sigolène VINSON — Les jouisseurs (L’observatoire)
Lien site éditeur : http://editions-observatoire.com/shop/jouisseurs-sigolene-vinson/

Un extrait :

 »

De la poche arrière de son jean, Éléonore sort une plaquette déjà entamée qu’elle dépose sur la table.

— J’ai besoin de visions, dit Olivier avant de s’administrer le médicament. Bien sûr, l’important, c’est de doser.

— Rappelle-moi ce que tu as écrit.

— « Le roman du siècle. »

— L’idée est tout juste passable.

— Tu as raison. Sinon, quel est l’effet du cachet que je viens d’avaler ?

— Un truc comme l’oubli. Il faudrait que je relise la notice…

Encore une notice ? Jusque-là, les livres d’Olivier ont tous été des succès. Mais depuis cinq ans, il est infoutu de rendre ne serait-ce qu’un chapitre à son éditeur. C’est que son projet est complexe, un roman qu’il voudrait tirer vers le traité : De la fascination des trains électriques. L’idée ne lui vient pas de très loin, il a tenu une boutique de modélisme ferroviaire, un fonds de commerce racheté dans le centre de Pontarlier. Un après-midi d’ennui, il était resté des heures devant la vitrine à regarder le même train tourner, l’angoisse au ventre de ne pas le voir ressortir d’un tunnel creusé dans la montagne. Un sommet des Appalaches, il en était sûr, car personne ne rêve de passer au travers du mont Raimeux du Jura. De l’intérieur, le propriétaire avait fini par frapper à la vitre pour lui désigner une affichette peinte au glycérophtalique rouge, le numéro soixante sur le nuancier : « Bail à céder. »

L’affaire était sans avenir, Olivier le savait et s’en fichait. Il y avait mis toutes ses économies et avait maintenu l’activité durant quatre ans, au bout desquels le tribunal de commerce de Besançon avait prononcé la liquidation judiciaire. Sa gestion n’était pas en cause, mais la conjoncture : un seul client, un enfant de douze ans qui était devenu grand. Les principaux créanciers remboursés, il avait été autorisé à conserver quelques raretés, pourrissant maintenant à la cave : une locomotive Crocodile de la marque Märklin et un Train mignon de Jouet de Paris.

Il est certain d’avoir la matière, l’histoire d’un voyageur immobile qui trouve des réponses philosophiques à des questions qui ne le sont pas : « Quelle échelle choisir, grande ou petite ? Et au bout de la course, gare de triage ou dépôt ? » Avec L’Écrivain, il croit tenir la solution à son inertie : automatiser l’écriture, choisir les lettres une à une pour approfondir le propos.

— Quel propos ? dit Éléonore.

— Hein ?

— Tu parles tout seul. Quel propos dois-tu approfondir ?

— Je n’en sais trop rien, tu n’aurais pas une idée ?

— La joie de vivre.

Elle ne sourit pas. Les cheveux foncés en désordre, quelques-uns sont blancs, les yeux cernés et un pli triste aux coins de sa bouche large, elle pense : « J’ai été drôle, un jour. Très froidement observé, le temps passe. »

— On va se coucher ? propose-t-elle. »

(Sigolène Vinson, Les jouisseurs, août 2017, éditions de l’Observatoire)

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