Marie-Hélène LAFON — Nos vies (Buchet Chastel)

 

Marie-Hélène LAFON — Nos vies (Buchet Chastel)
Lien site éditeur : http://www.buchetchastel.fr/nos-vies-marie-helene-lafon-9782283029763

Un extrait :

« Parfois je m’assois dans les églises pour penser à ma mère ; je lui parlerais presque. Je ne crois en rien, nous sommes seuls et nous ne serons pas secourus, mais j’aime les églises alanguies dans le creux des après-midi. Je ne parle ni des cathédrales orgueilleuses ni des basiliques perchées, ni de la Madeleine ni de Saint-Germain des- Prés, ni de Saint-Étienne-du-Mont ni de Saint-Sulpice, je parle des églises sans qualités, des églises de semaine, assoupies, à peine frottées de catéchèse par des dames de bonne volonté que chapeaute de loin un prêtre encore jeune, expéditif et souriant. Même dans les villes, même à Paris, à l’heure du goûter, la trépidance ordinaire reflue dans le ventre des modestes églises de quartier ; la température y est à peu près constante, la lumière aussi, le temps s’y oublie, on y berce à bas bruit des douleurs irrémédiables, personne ne demande rien à personne, le confessionnal est vide, les araignées s’affairent, ça sent la poussière froide, ça sent gris, c’est assez laid, on ne sera ni dérangé ni bousculé. Je pousse de lourdes portes capitonnées, je surprends des silences, je hume des ferveurs muettes qui me sont interdites, je me rassemble. La première fois c’était le 3 octobre 2001, un mercredi, le jour de l’anniversaire de ma mère, elle n’aurait pas quatre-vingt-trois ans, je ne lui téléphonerais pas vers midi et demi, à l’heure qui avait été celle de la fermeture du magasin, elle ne me dirait pas que c’était gentil de l’aider à encaisser une année de plus ; elle ajoutait, encaisser je l’ai fait toute ma vie pourvu que ça continue encore longtemps. Quelque chose manquait, quelque chose était perdu. En sortant du bureau, sans y avoir réfléchi, je n’avais pas pris le métro à Pasteur, j’avais marché vers le sud dans le crépuscule transparent de la ville stridente, l’air était doux, on appelle ça l’été indien et cette expression me fait toujours penser à une chanson de Joe Dassin que j’ai sue par coeur. Je m’étais retrouvée au carrefour d’Alésia et j’étais entrée dans l’église Saint- Pierre-de-Montrouge dont je connais le nom parce que j’ai vécu dans ce quartier les dix-huit années passées avec Karim. Je ne m’étais pas assise, j’avais allumé quatre cierges, un pour mon père, un pour chacun de mes trois frères et leurs tribus, j’avais glissé un billet de dix euros dans le tronc, et j’avais pleuré pour la première fois depuis l’enterrement. »

(Marie-Hélène Lafon, Nos vies, Buchet Chastel,  août 2016)

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