Joy SORMAN — Sciences de la vie (Seuil)


Joy SORMAN — Sciences de la vie (Seuil)
Lien site éditeur : http://www.seuil.com/ouvrage/sciences-de-la-vie-joy-sorman/9782021365122

Un extrait :

« Au retour de Suisse, il y aura une nouvelle salve d’endocrinologues, de chiropracteurs, de mésothérapeuthes, de naturopathes, et même de gynécologues, de séances d’hypnose, de relaxation, de cours de yoga, et un magnétiseur. C’est sans fin, addictif, une frénésie médicale, Ninon court comme une poule sans tête, s’agite vainement, et c’est comme si l’objet de sa quête erratique, la douleur, était passée au second plan : elle n’a pas disparu, bien sûr, elle épuise toujours Ninon, même si l’habitude l’érode un peu — le pli est pris d’une certaine manière —, mais consulter des médecins, des praticiens en tout genre est devenu cette expérience inflationniste qui vaut pour elle-même.

Si Ninon cessait d’avoir mal elle ne s’en rendrait peut-être même pas compte, hamster dans sa roue, affairée à consulter, à recueillir l’annonce de nouveaux diagnostics, à tester de nouvelles pratiques, à scruter avec passion les visages énigmatiques de tous ces professionnels de la santé. Et loin de l’affaiblir, cette manie, cette obsession de la consultation la maintient en vie, maintient intacte sa rage.

Ninon a renoncé à passer le bac cette année — sa mère a pris acte de la décision sans aucun commentaire —, elle a eu dix-huit ans, ce qui l’indiffère, n’a pas voulu fêter son anniversaire — Esther a quand même tenu à déposer un cadeau devant sa porte, une belle écharpe en cachemire —, se fout de tout à présent sauf du mystère insondable de sa peau, ses amis se sont définitivement effacés, Ninon est ailleurs, et sa mère est cette silhouette furtive dont l’unique mission désormais est de parlementer avec les services de l’assurance maladie pour les convaincre que le parcours de soins délirant de sa fille est justifié ; c’est tout ce qu’elle veut et peut faire.

Ninon oscille toujours entre sa chambre et les cabinets médicaux, oscillation hypnotique, alternance d’apaisement et d’accès de désespoir qui surgissent par vagues immenses puis refluent, et parfois, dans un état second elle se balance sur sa chaise comme se sont sans doute balancées ses ancêtres démentes, ânonnant, geignant — putain, pourquoi ? »

(Joy Sorman, Sciences de la vie, page 138, éditions du Seuil, août 2017.)

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s