Isaac ROSA – La pièce obscure (Bourgois)

rosa(Un livre présenté par Guénaël Boutouillet dans le cadre de Rentrez !

Une sélection – présentation subjective de livres de la rentrée littéraire 2016, dans des médiathèques des Pays de la Loire)

Isaac ROSA – La pièce obscure (Bourgois)

Traduit de l’espagnol par Jean-Marie Saint-Lu

Date de parution : 8 sept 2016

 

Présentation sur le site de l’éditeur (cliquer)

 

Un extrait : http://guenaelboutouillet.tumblr.com/post/150759131581/la-pi%C3%A8ce-obscure-en-ces-ann%C3%A9es-de-fin-de

« La pièce obscure, en ces années de fin de jeunesse et de première maturité, consolida un autre usage, plus prolongé, plus fécond, sur lequel nous n’avions pas compté : un refuge, un endroit retiré du monde durant quelques heures. Andrés, par exemple, qui à l’époque était un visiteur quotidien. En entrant aujourd’hui il a dû trouver sa propre vieille peau, celle qui le recouvrait alors et dont il a mis si longtemps à se défaire qu’il en était arrivé à penser qu’elle ne tomberait jamais, que son corps s’atrophierait à l’intérieur d’une gaine étroite qui ne s’élargissait, ne lui permettait de respirer qu’ici dedans. S’il voulait aujourd’hui se lever et se placer au centre pour nous parler, il pourrait nous raconter ce qu’il se rappelle de ce temps-là : que son propre craquement avait grandi jusqu’à devenir assourdissant, qu’il avait cru pouvoir l’étouffer en se jetant en marche de sa vie. Le sursaut que nous avons tous ressenti quelquefois, cet instant où on désirait une autre vie, où on la voyait à portée de main, quelque chose d’aussi simple que de faire un pas, pousser une porte, sauter sur la voie parallèle, mais où on était retenu par le haut prix à payer ; Andrés avait eu ce sursaut, il s’était laissé entraîner, il n’avait voulu s’agripper à rien, pas même à son fils d’un an ; il avait choisi de rompre avec tout, de s’accrocher au premier train qui croisa sa route : une étudiante de première année de la faculté qui était presque deux fois plus jeune que lui, qui lui offrit quelques mois d’innocence, de séduction et de sexe audacieux ; mais qui finit par le quitter parce qu’elle ne savait pas comment consoler un homme qui pleurait après avoir fait l’amour, accablée par l’effondrement que sans le vouloir elle avait provoqué dans la vie de son professeur : une démolition avec pluie de gravats, de fragments coupants, une rupture avec cris nocturnes, objets décoratifs brisés contre les portes blanches, violents affrontements judiciaires pour le partage des biens communs, fils y compris, avec avocats, procès, mesures provisoires, régime de visite, sentence, seconde instance, cris dans la salle devant la juge, cris à la porte du tribunal, cris au téléphone, cris dans la rue, cris sur le palier, coups sur la porte jusqu’à l’arrivée de la police, ordre d’éloignement, point de rencontre familial, horaires de visite le mercredi de quatre à sept sans quitter le point de rencontre, et week-ends alternés où il pouvait emmener l’enfant mais sans nuitée tant qu’il n’aurait pas trois ans. Quand les cris cessèrent, que les honoraires des avocats furent payés, les sentences relues, la pension domiciliée et le déménagement terminé, Andrés regarda les meurtrissures qu’avait provoquées son saut du train en marche : il se retrouva seul dans son appartement avec des meubles étrangers, des portes marron à boutons de laiton, dans la salle de séjour duquel il dormait sur un divan parce qu’il avait préparé la seule chambre pour son fils, avec un lit, des décorations, des jouets qui restaient intacts des semaines entières jusqu’à l’après-midi où il le prenait au point de rencontre familial et l’emmenait chez lui mais l’enfant ne voulait pas rentrer dans une chambre qui n’était pas la sienne, il la regardait de la porte, ou y faisait une rapide incursion pour prendre un jouet et en ressortir aussitôt. Andrés finissait par lui allumer le téléviseur, s’asseyait à côté de lui pour regarder des dessins animés jusqu’à l’heure de retourner au point de rencontre où il l’abandonnait aux mains d’une psychologue qui l’évaluait, et il rentrait à son appartement. Et comme son fils naguère, lui aussi regardait maintenant du seuil de sa chambre le lit avec son dessus orné des dessins de son film préféré, les quelques jouets sur des rayonnages, la commode aux tiroirs vides. Alors il sortait, d’un pas léger allait jusqu’au local, atteignait l’escalier, le rideau, la pièce obscure où il s’asseyait contre le mur, sentait que son écorce étroite l’étouffait, jusqu’à ce qu’il respire profondément plusieurs fois, desserre peu à peu les poings, et quelquefois  il préférait dormir sur place plutôt que de retrouver un appartement qui n’était rien d’autre qu’un espace entourant une chambre unique. »

(Emily St. John Mandell, Station eleven, page 365, éditions Rivages, août 2016)

 

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