Florence SEYVOS— La sainte famille (L’Olivier)

seyvos(Un livre présenté par Guénaël Boutouillet dans le cadre de Rentrez !

Une sélection – présentation subjective de livres de la rentrée littéraire 2016, dans des médiathèques des Pays de la Loire)

 

Florence SEYVOS— La sainte famille (L’Olivier)

Date de parution : 18 août 2016

Présentation sur le site de l’éditeur (cliquer)

Un extrait (cliquer ici – ou lire ci-dessous)

 

« En sortant nos trousses de nos cartables, en ouvrant nos cahiers, nous sentons que quelque chose peut se produire cet après-midi. Nous reconnaissons cette atmosphère moite, cette électricité mauvaise. Nous reconnaissons aussi le silence de notre maître.

Nous frottons nos patins sous nos chaises. Nous le faisons tout le temps. Ça nous occupe, ça nous apaise, ça augmente notre concentration. Il y a quelques semaines, le maître nous a enregistrés pendant que nous récitions notre poésie. Il voulait que nous entendions nos bégaiements, nos trous de mémoire, notre passé heurté ou tristement ânonnant. Il voulait que nous riions à nouveau de Francis Sabard, qui ne connaissait que le premier vers, et de l’incurable zozotement de Chantal. Et toutes ces récitations, plus ou moins désolantes, étaient à moitié couvertes par le frottement continu de nos patins.

Nous en avons été surpris. Le maître aussi. C’est incroyable, a-t-il murmuré. Il est resté songeur un moment. Certains d’entre nous ont pensé qu’il réfléchissait à un moyen d’immobiliser nos pieds. Des cordelettes, peut-être, pour empêcher cet incessant va-et-vient, pied gauche-pied droit-pied gauche etc.

Il est possible qu’il y ait pensé, puis renoncé. Décide-t-on de lutter contre la rotation de la Terre ? de refroidir le bouillonnement sourd du magma sous l’écorce terrestre ?

Cet après-midi, nos patins sont pris d’une agitation particulière. Leurs frottements désordonnés traduisent notre inquiétude. Aujourd’hui est un mauvais jour comme nous en connaissons toutes les cinq à six semaines.

Notre maître est silencieux et a gardé ses lunettes de soleil. Nous ne savons jamais exactement qui il regarde. Il s’appelle Wild, il paraît que cela veut dire « sauvage » en allemand, et en anglais aussi. M.Sauvage, nous en rions car c’est un nom qui ne lui va pas du tout. C’est un homme calme, réfléchi, doux dans ses gestes et son élocution. Nous faire peur est sa joie quotidienne, mais il choisit tranquillement ses effets, et savoure sans la moindre excitation apparente la terreur qu’il nous inspire. Et quand il devient fou, comme il s’apprête à le devenir cet après-midi, c’est sans la moindre excitation ni fébrilité. C’est comme s’il s’engageait résolument sur une route sordide dont il ignore la destination. Le voyage est pénible, mais il faut le faire. Peut-être un jour en découvrira-t-il le terme, et nous aussi. L’évanouissement d’un élève, ou l’arrêt des battements de son cœur. Un enfant peut-il mourir d’une crise cardiaque ? nous demandons-nous parfois. Mais jusqu’à présente, le voyage, si douloureux soit-il, a toujours été interrompu par la cloche. »

(Florence Seyvos, La Sainte famille, pages 59-60, éditions de l’Olivier, août 2016)

 

 

 

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