Fanny CHIARELLO — Le Zeppelin (éditions de L’Olivier)

chiarello(Un livre présenté par Guénaël Boutouillet dans le cadre de Rentrez !

Une sélection – présentation subjective de livres de la rentrée littéraire 2016, dans des médiathèques des Pays de la Loire)

Fanny CHIARELLO — Le Zeppelin (éditions de L’Olivier)

Date de parution : 18 août 2016

Présentation sur le site de l’éditeur

Un extrait :

 

«Je me rappelle le premier regard que Daniela a posé sur moi, le samedi matin où je suis arrivée à la résidence elle s’y était installée dès la vielle pour ne pas rater le pot d’arrivée, où j’imagine quarante langues étrangères pleins d’argot juvénile caqueter à l’unisson dans deux cent gobelets en plastique sous les néons de notre salle des fêtes. Elle avait choisi la chambre dont les fenêtres donnent sur le jardin, me laissant les bruits de la rue Canard-Bouée, ses bus et ses camions si lourds sur les pavés disjoints, les troupes de nos camarades ivres morts au retour des bars à l’heure où mes parents se lèvent pour ramasser les patates dans les champs de Pologne, et moi pour réviser mes cours. Ce samedi matin de ma nouvelle vie, je glissai ma clé dans la serrure de notre porte, posai mon sac dans le hall et appelai timidement le prénom que m’avait indiqué la concierge : Daniela ?
Je tenais sous le bras le grille-pain chromé, encore emballé dans un carton arborant sa photo, que mes parents m’avaient offert pour mon entrée dans la vie estudiantine. J’avais d’bord choisi un modèle premier prix, consciente du poids que je faisais peser sur ma famille malgré ma maigre bourse d’études, mais ma mère avait protesté devant le vendeur éteint, gilet rouge et badge blanc, que le modèle du dessus avait l’air plus solide et moins tarte : On peut tout de même acheter un grille-pain à notre seule fille étudiante, dis donc, s’était-elle indignée, puis elle avait ajouté à l’intention du vendeur, Elle part étudier à l’étranger. Ce disant, elle frictionnait la manche de mon pull. Elle était si fière, si heureuse de se ruiner dans ce grille-pain chromé que j’acceptai, en même temps que je décidai en mon for intérieur qu’il serait désormais mon bien le plus précieux, quoi que la vie me réserve, je n’aurais jamais d’autre grille-pain que lui.
Daniela ? tentai-je de nouveau. Une musique synthétique me parvenait depuis une pièce quelque part à ma droite. J’appelai un peu plus fort, moi dont la voix est faite pour chuchoter aux oreilles : chaque fois que je l’ai élevée au-delà du soupir, des frissons d’’embarras m’ont parcouru la colonne vertébrale et je me suis attendue à ce qu’un châtiment me fût aussitôt expédié depuis l’exosphère. Aussi Daniela sursauta-t-elle quand, traversant le hall avec pour toute vêture une culotte et un débardeur qui ne couvrait pas son nombril, elle remarqua ma présence. Passé un premier mouvement de frayeur, mais sur la poitrine où son cœur avait dû esquisser un bond de lapin, Daniela se campa sur une hanche, très à l’aise dans ses formes, et enfin elle posa sur moi un vrai regard, qui se dirigea sans hésitation vers mes pieds.
Soit des chaussures de ville à lacets de couleur marron. De bonnes chaussures en cuir que le cordonnier avait consolidées l’avant-veille pour m’assurer un automne aux pieds secs. Mon corps a pour propriété de se fondre aux paysages de mon pays. Le noir lui sied, le kaki, le marron, le beige. Il a la forme et la couleur des patates qui l’ont de toute éternité empli, que de toute éternité il a ramassées dans les champs voisins, se pliant sur la terre humide et sombre comme une dernière demeure, se pliant comme le faisaient déjà avant lui celui de mes parents, de mes grands-parents, de mes arrière-grands-parents — oh leur peau semblable à celle des pommes de terre que l’on a mangées, qui ont germé dans les plis ; leurs cheveux secs, enveloppés dans des fichus.
A la vue de mon corps patate sur chaussures marron, le coin droit de sa lèvre supérieure tressaillit puis ma nouvelle colocataire révéla un sourire étincelant de pom-pom girls et me déclama en français, Bonjour, je suis Daniela et je suis tchèque. Bienvenue chez toi, Ilona ! C’est bien Ilona, n’est-ce pas ? D’emblée, je sus que Daniela avait investi ce pays, comme sa culotte avait investi notre hall d’entrée. Ce pays, je le sentais, était un terrain de jeux offert à ses chaussettes, attendant qu’elles le foulent de leur pas triomphal. Et moi, je restais au milieu du hall, enveloppée dans un manteau des surplus militaires.
— Je vois qu’on a apporté son grille-pain ?  dit Daniela, puis elle me donna une tape sur l’épaule et un nuage de poussière se souleva de mon manteau. Tu sais, il y a tout ce qu’il faut ici…
— Dans ce cas, dis-je, je garderai mon grille-pain dans ma chambre.

Tels furent mes premiers mots à Daniela. »

 

 

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