Eugenia ALMEIDA, L’échange (Métailié)

almeida(Un livre présenté par Guénaël Boutouillet dans le cadre de Rentrez ! — Une sélection – présentation subjective de livres de la rentrée littéraire 2016, dans des médiathèques des Pays de la Loire)

Eugenia ALMEIDA – L’échange (Métailié)

Langue originale : Espagnol (Argentine) /Traduit par : François Gaudry

Date de parution : 25 août 2016

Présentation sur le site de l’éditeur

Un extrait :

« La pire tentation, c’est de vouloir comprendre. Il faut avancer avec un plan à peine ébauché, en espérant qu’apparaisse quelque chose qu’on pourra reconnaître. Scruter, river les yeux, à l’affût de ce qui peut corroborer le plan. Et laisser dans la brume ce qui pourrait nous parler du territoire si nous ouvrions vraiment les yeux.
On avance ainsi à tâtons, plein de fureur.
Guyot allume une cigarette. Des fichiers Word. Entrer de nouveau dans des papiers, des notes, des discours égrenés qui ne disent rien sur elle. Il lit. L’histoire morcelée de quelqu’un. Et d’autres. Une voix masculine qui dit que lorsqu’il a obtenu son diplôme d’avocat, il a décidé que plus rien d’autre ne comptait. Une femme dont les parents sont venus de Podolia, quelqu’un qui parle d’un samovar sur trois feuillets. Des contes russes. Une autre voix qui parle de la Bourse du commerce.
Il a lu comme ça, cahin-caha, au hasard.
Les dossiers sont classés par lettre. AO, SB, PR, TB, ME, AF, ST, SA. Une distribution qui ne peut servir qu’à celui qui sait ce qu’il cherche. Chaque dossier contient des archives identifiées par deux lettres et une date. Récits fragmentaires, petits extraits de vie. Ce qu’il avait pris pour des romans ou un journal intime dans les cahiers est ici des récits différents. Quelle sorte de personne écrit d’abord sur un ordinateur et ensuite sur papier ? Qui s’obstine à altérer l’ordre naturel des choses ? Ce qu’il lit, cette femme dont la famille vient de Podolia, cette voix, correspond à ce qu’il a lu dans un des cahiers que Romero lui a prêtés. Mais ici figurent toutes les traces d’un récit parlé. Comme si elle avait poli ces paroles en les transcrivant sur le cahier. Mais non. Clairement non.
C’est l’inverse : elle a tout imaginé, puis voulu établir un registre de l’oral. Reproduire ces tours et détours, les chutes, l’hésitation qui se produit quand on parle. Elle a fait un travail d’artisan. Peu à peu. En prenant ce qui était ordonné et en le démembrant, en réorganisant les éléments comme le fait une mémoire trop inquiète et puissante, cette machine à lier l’impossible.
Ainsi donc, elle écrivait.
Mais il ne comprend pas pourquoi. Pourquoi des récits de vie. Si semblables les uns aux autres. Même allure. Construits autour de ce qui était espéré de quelqu’un, mais non de ce que l’on est. Ça ne peut pas être de la littérature, pense Guyot. C’est un travail d’employée de bureau. Un bureau de vies édifiantes. Il rit. Imagine ces personnages entourés de petits-enfants, reconnus pas leurs roches, bouffis d’autosatisfaction, fauteuil, regard du vieux guerrier au repos. Mensonges. Aucune vie ne ressemble à cela.
A moins que quelqu’un fasse des retouches sur la sienne pour parfaire le tableau. Une autobiographie. La plus grande fiction. »

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